Discours de clôture d’Aurore Bergé | Ministre chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations

Mardi 9 décembre 2025

Publié le | Temps de lecture : 11 minutes

50ème anniversaire du réseau des droits des femmes et de la politique d’égalité entre les femmes et les hommes

Seul le prononcé fait foi

Monsieur le Directeur général de la cohésion sociale, Jean-Benoît Dujol,
Madame la Cheffe du service des droits des femmes et de l’égalité, Catherine Petit,
Mesdames et Messieurs les Directrices régionales et Directeurs régionaux,
Mesdames et Messieurs les Directrices et Directeurs régionaux délégués,
Mesdames et Messieurs les Délégués départementales et départementaux,
Mesdames et Messieurs les Représentantes et Représentants d’associations, 
Mesdames, Messieurs,

Permettez-moi tout d’abord d’adresser mes remerciements les plus sincères à toutes celles et à tous ceux qui ont rendu cette journée possible.

Et merci, chère Annaïck, pour avoir pensé, conçu et préparé cette journée d’études, non comme une simple commémoration, mais comme un temps politique, un temps de réflexion exigeant, fidèle à l’histoire que nous honorons.

Il y a des anniversaires qui obligent.

À regarder derrière soi sans complaisance et devant soi sans naïveté.

Le 50ème anniversaire du réseau des droits des femmes et de la politique publique d’égalité entre les femmes et les hommes est de ceux-là.

Car ce que nous honorons aujourd’hui n’est ni un simple dispositif administratif, ni une déclinaison sectorielle de l’action publique.

Nous honorons une persévérance tenace, face au doute, face à la condescendance, face au mépris, face aussi à cet ennemi redoutable qu’est l’indifférence.

Car ce réseau n’est pas né d’un consensus tranquille.

Il s’est construit dans l’obstination de femmes qui ont refusé d’attendre que l’État soit prêt.

Et s’il tient encore aujourd’hui, 50 ans plus tard, ce n’est pas parce que l’égalité serait acquise, ce n’est pas parce que les rapports de domination ou la culture de la violence auraient disparu, mais précisément parce que l’égalité demeure un combat, une exigence démocratique à défendre, à réinventer, à transmettre.

C’est cette histoire-là que vous avez regardée aujourd’hui.

***

Revenir aux années 1960 et 1970 n’est ni un exercice de nostalgie, ni un hommage figé : c’est retourner à la source.

C’est comprendre la matrice profonde de ce que nous sommes collectivement devenus.

Ces années-là, la société française se transforme à une vitesse que les institutions ne savent pas encore nommer.

Les femmes entrent massivement sur le marché du travail, non plus comme une variable d’ajustement, mais comme une force structurelle de notre économie.

Elles revendiquent puis obtiennent la maîtrise de leur corps, donc de leur destin.

Elles refusent la naturalisation de leur rôle social, cette assignation prétendument évidente qui faisait de l’inégalité entre les femmes et les hommes un ordre du monde.

Elles parlent, elles écrivent, elles manifestent, elles occupent les universités, bousculent les syndicats, créent des associations, prennent la parole.

Elles transforment radicalement l’espace public.

Face à cette irruption, l’État n’avance pas d’un pas assuré.

L’État hésite, observe, temporise.

Et il résiste, parfois davantage qu’il n’accompagne.

La création, en 1965, du « Comité d’étude et de liaison des problèmes du travail féminin » est emblématique de cette ambivalence fondatrice.

L'intitulé entend souligner que le principal objectif est bien d'étudier les problèmes qui se posent à l'entrée des femmes sur le marché du travail.

Toutefois, il pourrait aussi laisser entendre que le travail des femmes pose problème...

Ce comité n’est pas une administration, il est consultatif

Et pourtant, dans ce dispositif imparfait s’ouvre une faille dans le mur.

Pour la première fois, les inégalités entre les femmes et les hommes cessent d’être reléguées dans l’intimité des foyers.

Elles deviennent une question d’intérêt général.

Une question que l’État commence, timidement, à regarder.

Ce basculement n’aurait jamais eu lieu sans des femmes déterminées, stratèges, infatigables, capables de circuler entre les mondes associatif, politique, institutionnel

Marcelle Devaud en est l’un des visages les plus saisissants : sénatrice, députée, membre du Conseil économique et social, voyageant, observant ailleurs ce qui fonctionne, comparant, revenant, insistant pendant plus de dix ans auprès des ministres successifs pour obtenir ce qui, dans d’autres pays, existait déjà.

Son combat n’est pas solitaire : il est porté par des associations féminines et féministes qui comprennent très tôt une chose essentielle : sans point d’ancrage dans l’État, les conquêtes seront plus compliquées à arracher.

***

Puis survient 1974 : la création du Secrétariat d’État à la Condition féminine, confié à Françoise Giroud, constitue un événement majeur, à la fois national et international.

Pour la première fois, un gouvernement assume l’idée qu’une institution politique doit être explicitement chargée de la situation des femmes, de leurs droits, de leur place.

Oui, il y a la volonté présidentielle de Valéry Giscard d'Estaing d’envoyer un signal de modernité.

Oui, il y a là une inscription dans un agenda international qui sera marqué par la Conférence de Mexico et l’Année internationale de la Femme en 1975. 

Cette création est tout sauf consensuelle.

Elle suscite des résistances ouvertes, parfois hostiles, au sein même du Gouvernement.

Elle est accueillie avec ironie, voire mépris, par une partie de la presse, prompte à la réduire à un symbole creux, à un « Giroud-gadget ».

Et elle est vivement critiquée par une partie du mouvement féministe qui y voit une tentative de neutralisation, de domestication de la contestation.

L’intitulé même « condition féminine » est contesté : il semble promettre l’amélioration d’un statut, non la remise en cause d’un système.

Françoise Giroud en a conscience.

Elle arrive sans administration, sans budget propre.

Dernière dans l’ordre protocolaire.

Et, très vite, parmi les premières cibles des critiques, des sarcasmes, des procès en illégitimité.

Mais dans cet isolement institutionnel, Françoise Giroud formule une intuition structurante, qui irrigue encore notre action aujourd’hui :

On ne transformera pas la place des femmes par des déclarations dispersées, par des symboles isolés ou des réformes anecdotiques.

On ne la changera que par une politique d’ensemble, cohérente, structurée, suivie dans le temps.

Les Cent mesures pour les femmes ne sont pas qu’un catalogue de propositions.

Elles constituent une rupture méthodologique.

Pour la première fois, l’État accepte de regarder la vie des femmes dans sa globalité : l’enfance, l’éducation, l’orientation, le travail, la maternité, la vieillesse, l’autonomie économique.

Pour la première fois, il reconnaît que l’inégalité n’est pas un accident ponctuel, mais un système qui est et s’est structuré

Ce programme laisse dans l’ombre des sujets brûlants et décisifs telles que les violences intrafamiliales et les violences sexuelles, que la secrétaire d’État n’est pas en mesure, ou ne juge pas possible, d’investir alors.

Mais il accomplit un acte essentiel, fondateur.

Il traduit l’égalité dans le langage de l’administration.

Il l’installe comme un objet légitime de l’action publique.

***

Et surtout, et c’est là peut-être son effet le plus durable, il crée un besoin irréversible.

Le besoin d’un réseau : un réseau capable de suivre ces réformes dans le temps, de les porter sur le terrain, de les traduire dans la réalité quotidienne des femmes, de faire le lien entre l’État et la vie réelle des Françaises.

C’est ici que se joue quelque chose d’absolument singulier, quelque chose qui distingue durablement l’histoire française de l’égalité entre les femmes et les hommes de bien d’autres trajectoires nationales.

En France, le réseau déconcentré précède l’administration centrale.

Avant même qu’existe un appareil étatique structuré, stabilisé, doté de lignes hiérarchiques claires, ce sont des femmes qui agissent sur le terrain : 

Les déléguées régionales d’abord.

Puis, en 1978, les chargées de mission départementales, à l’initiative de Monique Pelletier, décédée au mois d’octobre dernier à l’âge de 99 ans et à qui nous devons aussi, en 1980, la criminalisation du viol et ce qu’est devenu notre article 222-23 du Code pénal, que nous avons modifié cette année en intégrant la notion de non-consentement dans la définition pénale du viol. 

Déléguées régionales et chargées de mission départementales émergent avant que l’État ne sache encore exactement ce qu’il veut faire de cette politique.

Avant qu’il n’en ait les moyens institutionnels.

Avant même qu’il n’en assume pleinement la portée.

Elles travaillent souvent sans statut clair, à la frontière du formel et de l’informel.

Elles sont tout à la fois militantes et agentes de l’Etat, interprètes d’un langage encore balbutiant, médiatrices entre des mondes qui se méconnaissent, pédagogues patientes face aux résistances, éclaireuses dans des territoires où l’égalité n’est encore qu’un mot abstrait.

Elles répondent à tout.

Aux élus locaux, parfois sceptiques, parfois hostiles.

Aux associations, en quête de soutien et de moyens.

Aux femmes, confrontées aux inégalités, à la violence, à l’isolement.

Aux administrations elles-mêmes, souvent perplexes face à cette politique nouvelle.

Elles font tenir la politique publique par leur présence et leur capacité à traduire des principes en réalités concrètes.

À leurs côtés se déploie un pilier essentiel, dont l’histoire est intimement liée à celle de l’action publique pour l’égalité : les Centres d’information féminins, qui deviendront plus tard les CIDFF.

Le tout premier centre est créé dès 1972 et hébergé dans une annexe de Matignon, à l’Hôtel de Clermont.

Nés d’une volonté politique, ces centres ont fonctionné dès leur origine dans une relation étroite et unique avec l’État : ils sont comme délégataires de service public mais jamais absorbés

Leur autonomie a toujours été préservée, parce qu’elle est la condition même de leur efficacité et de leur légitimité.

C’est dans cette articulation entre l’administration de l’égalité et le monde associatif que s’invente, en France, ce que la recherche désignera plus tard sous le nom de féminisme d’État.

Un féminisme qui ne se réduit ni à l’adhésion au pouvoir, ni à une politique imposée d’en haut.

Il naît de la capacité des militantes à investir les institutions, à les travailler de l’intérieur, à les stimuler et les engager pour les mettre au service de l’égalité.

C’est un féminisme qui exige persévérance, négociation et stratégie, tout en conservant autonomie critique et fidélité aux idéaux d’émancipation.

En ce sens, il est profondément français : enraciné dans la capacité à faire alliance entre la puissance de l’État et la force du collectif associatif, entre la loi et le terrain, entre la décision politique et l’exigence militante.

Et cette alliance atypique, fragile mais tenace, explique une chose essentielle :
malgré les alternances politiques et les changements d’intitulés, le réseau des droits des femmes n’a jamais disparu.

Parce qu’il n’est pas qu’une structure : il est un maillage vivant, une force de présence sur l’ensemble du territoire de la République.

Et c’est peut-être là sa plus grande force.

***

50 ans plus tard, il faut regarder la situation en face, avec lucidité. 

Nous sommes à un moment de bascule historique.

Un moment où les droits des femmes ne sont pas seulement contestés à la marge mais attaqués comme un front politique à part entière.

Partout dans le monde, en Europe et parfois très près de nous, se déploient des offensives coordonnées.

Des offensives qui visent le même objectif : réassigner les femmes à leur « place », restaurer des hiérarchies, réinstaller la domination comme norme.

Ces attaques prennent des visages multiples.

Des discours réactionnaires et religieux, des rhétoriques masculinistes assumées, qui parlent d’« ordre naturel », de « tradition », d’« identité », pour masquer des projets de régression.

Des entreprises méthodiques de délégitimation du féminisme,
présenté comme une menace, une dérive, un excès, qualifié tour à tour d’hystérique ou de dangereux.

Et des stratégies politiques plus sournoises encore, qui prétendent que l’égalité serait déjà réalisée, que le problème serait réglé, qu’il faudrait désormais « apaiser », « réconcilier », « tourner la page ».

Car dire que l’égalité est atteinte est la manière la plus efficace de ne plus agir.

Mais la réalité, elle, résiste.

Les violences faites aux femmes et aux enfants demeurent massives.

Et il faut le dire clairement : ce ne sont ni des affaires de famille ni des faits divers, ce sont des faits de société.

Les inégalités économiques persistent et les stéréotypes ne disparaissent pas.

Ils mutent, ils se modernisent, ils empruntent le langage de la liberté, du choix individuel, de la neutralité, pour continuer à produire les mêmes effets de domination, avec d’autres mots.

***

Face à cela — et c’est là, sans doute, la plus grande force de ce réseau — vous tenez.

Vous tenez dans un contexte d’intensification permanente du travail, où chaque avancée et chaque hausse de moyens appelle de nouvelles responsabilités et de nouvelles sollicitations

Et je veux vous en remercier. 

Je le mesure à chacun de mes déplacements, à chaque rencontre, à chaque échange sur le terrain : votre engagement n’est pas accessoire, votre détermination n’est pas périphérique.

Ils sont indispensables à la mise en œuvre, à la cohérence, et à la continuité des politiques publiques d’égalité entre les femmes et les hommes, partout en France.

Vous êtes en première ligne.

Vous rappelez que l’égalité ne peut pas être renvoyée à plus tard, ni relativisée selon l’agenda du moment.

Vous savez que l’égalité ne se décrète pas dans un ministère isolé, mais qu’elle traverse tous les ministères.

A ce titre, la circulaire du 28 novembre 2025, signée par le Premier ministre, marque une étape décisive.

Elle renforce la mise en œuvre de la politique interministérielle de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la promotion des droits des femmes.

Elle précise le rôle, le positionnement, les moyens des hautes et hauts fonctionnaires à l’égalité et affirme clairement les modalités d’animation du réseau par le ministère chargé de l’égalité.

Et surtout, elle réaffirme solennellement ce que vous démontrez depuis 50 ans, jour après jour, territoire après territoire :

L’égalité entre les femmes et les hommes est une ossature démocratique. 

L’État, dans toutes ses composantes.

Le Parlement, dans sa responsabilité démocratique.

Les collectivités territoriales, au plus près des réalités du terrain. 

Les associations, dans leur expertise irremplaçable.

La recherche, dans sa capacité à documenter, à éclairer, à transmettre.

La société civile, dans sa diversité et sa vigilance.

Car l’histoire nous l’a appris : aucune avancée durable pour les droits des femmes ne s’est jamais faite en ordre dispersé.

***

Mesdames et Messieurs, 

Honorer ce 50ème anniversaire, ce n’est pas tourner la page, c’est assumer une responsabilité.

La responsabilité de transmettre une mémoire vivante.

Rien de ce qui existe aujourd’hui n’est arrivé par hasard ou par charité. 

Si nous sommes ici, c’est parce que d’autres ont tenu avant nous.

Des femmes qui ont insisté quand on leur disait d’attendre.

Des femmes qui ont résisté quand on leur demandait de se taire.

D’autres encore qui ont choisi d’entrer dans les institutions non pour désarmer la contestation, mais pour l’y porter.

Ce ministère est un ministère de combats.

Un ministère qui agit à toutes les échelles, sans jamais perdre le fil : du lieu d’accueil où une femme vient chercher de l’aide, parfois dans l’urgence la plus totale, aux enceintes internationales où la France défend une diplomatie féministe universaliste, à la fois lucide et offensive.

Car l’égalité entre les femmes et les hommes n’est ni acquise, ni négociable.

Elle n’est pas un luxe des démocraties tranquilles mais une condition de la démocratie elle-même.

Et elle exige, hier, aujourd’hui et demain, une vigilance collective, permanente et intransigeante.

Pour celles qui nous ont précédées et pour celles qui viendront après nous. 

Pour que vivent nos valeurs, que vive la République, et que vive la France.

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